Les commémorations

1947
Le discours du général de Gaulle
Charles de Gaulle parle à une cérémonie à Bruneval en 1947. © Jean-Jacques Levy/A

Le 30 mars 1947, à l’occasion de l’inauguration du premier monument de Bruneval, le général de Gaulle prononce ici un discours historique. Celui-ci démissionne de la présidence du gouvernement provisoire le 21 janvier 1946, convaincu qu’il serait rapidement rappelé au pouvoir. Si cette décision provoque une grande surprise dans l’opinion publique, le général de Gaulle se retrouve de fait marginalisé et la vie politique française s’organise sans lui. Entre novembre 1946 et mars 1947, il garde un silence à peu près complet et c’est le 30 mars 1947, à Bruneval, qu’il annonce la prochaine naissance du Rassemblement du Peuple Français, le RPF.

Le 26 août 1944, lorsqu’il descend les Champs-Elysées à Paris, le général de Gaulle est considéré comme le véritable chef du gouvernement. En septembre, les grandes puissances alliées le reconnaissent le gouvernement provisoire de la République. De Gaulle apparait alors comme le symbole de la France libérée et jouit d’une très forte popularité. Le gaullisme se résume alors à une « certaine idée de la France, mélange de patriotisme et d’une légitimité historique qui dépasse le cadre constitutionnel. Mais derrière ce gaullisme unanimiste, se distingue les gaullistes de cœur, ceux de la France Libre, et ceux qui vont faire des choix politiques en rejoignant par exemple le M.R.P. Mais le gaullisme issu de la Résistance et de la guerre se révèle incapable de d’élaborer une plate-forme de gouvernement.

Face à la renaissance des partis politiques issus de la IIIème République, donc de la défaite, le général de Gaulle démissionne du gouvernement provisoire de la République le 21 janvier 1946. De mai à novembre 1946, il se lance en vain dans une campagne contre le projet de constitution qui finit par être adoptée le 13 octobre au cours d’un référendum. De novembre 1946 à janvier 1947, il assiste, totalement impuissant à la mise en place des institutions de la IVème République. C’est dans ce contexte qu’un petit groupe d’anciens de la France Libre se rassemble autour d’André Malraux pour soutenir une action politique en faveur du général de Gaulle. Des hommes comme Jacques Soustelle, Jacques Foccart ou Pierre Lefranc jettent les bases de ce qui deviendra le R.P.F.

Le 30 mars 1947, de Gaulle est invité par Gilbert Renault, un ancien de la France Libre, à inaugurer un monument sur la falaise de Bruneval en mémoire au raid britannique de février 1942. Gilbert Renault, plus connu sous le nom de Colonel Rémy, avait fondé le réseau Confrérie Notre-Dame qui avait fournit de précieux renseignements aux Britanniques pour préparer le raid. En présence de 20 000 personnes, en majorité anciens résistants et déportés, mais aussi le major Frost et des vétérans de la Compagnie C, Gaulle rend hommage au « fait d’armes qui le 27 février porta pour la première fois sur le sol envahi de la France l’action d’une force alliée, combinée avec celle d’éléments de nos réseaux ». C’est surtout au cours de ce discours qu’il annonce la prochaine naissance du RPF, qu’il précise à Strasbourg le 7 avril.

Discours

Prononcé à Bruneval le 30 mars 1947

On a dit que les hommes « sont des machines à oublier ». Sans doute, après que les vastes événements qui forgent les destins du monde, la nuée noire des soucis, des misères, des médiocrités, où se débattent les peuples épuisés, vient-elle alors obscurcir les souvenirs les plus éclatants. Mais c’est alors que les âmes bien trempées se reportent, au contraire, aux grands desseins qu’elles ont servis, aux grandes actions qu’elles ont accomplies, afin de tirer du passé l’espérance dans l’avenir. Ainsi le laboureur, voyant son champ désolé par l’hiver, songe aux semences jetées naguère et aux moissons qui lèveront demain.

Tels sont bien, n’est-ce pas ? mes camarades, les sentiments qui nous rassemblent sur l’historique falaise normande où va s’élever le monument de Bruneval. Telles sont les raisons qui nous valent l’honneur de la présence de Monsieur l’Ambassadeur de Grande-Bretagne et de Monsieur l’Ambassadeur du Canada et le plaisir de voir de brillantes unités des forces britanniques auprès de nos propres détachements. Nous sommes ici, d’abord, pour commémorer le fait d’armes qui, le 27 février 1942, porta pour la première fois sur le sol envahi de la France l’action d’une force alliée, combinée avec celle d’éléments de nos réseaux. Nous y sommes aussi pour rendre un hommage national aux milliers d’hommes et de femmes qui, sous la discipline de la France Combattante, formèrent ces réseaux d’action et de renseignement. Nous y sommes enfin parce qu’en ces jours, lourds d’inquiétudes pour la nation, pour l’Europe, pour la race des hommes, nous voulons trouver dans notre propre réunion de quoi nourrir nos espoirs et affermir nos volontés.

Rien de plus simple, en apparence, que le fait d’armes de Bruneval. Dans un réseau de la France Libre, dirigé par Gilbert Renault, Roger Dumont a repéré ici un pylône au moyen duquel l’ennemi détecte dans leur vol les escadrilles venues d’Angleterre. Le rapport du réseau parvient au Bureau Central de Renseignement et d’Action installé à Londres par la France Libre. Il est communiqué, en toute fraternité d’armes, aux services anglais intéressés. Pour détruire le dangereux radar, un coup de main va être monté par le Général Laycock. Mais il faut des précisions au sujet des défenses allemandes. Sur demande du B.C.R.A., Dumont et Chauveau recueillent minutieusement les indications voulues. Alors, dans la nuit du 27 au 28 février, un groupe de parachutistes écossais et canadiens avec quelques français est jeté sur l’objectif par des avions de la Royal Air Force. Le vaillant détachement du Major Frost neutralise les défenses ennemies, détruit l’objectif et prend le large avec ses prisonniers sur des navires venus près de la côte et dont quatre sont français.

Oui, rien de plus simple mais aussi rien de plus caractéristique. Car l’opération de Bruneval montrait, pour la première fois, comment le système français de renseignement et d’action qui se montait sur notre territoire au milieu des troupes et des polices ennemies pourrait être un jour en mesure d’éclairer pas à pas, coup par coup, les forces de secours venues d’outre-mer. Dès lors, chez nos participants et avec l’aide croissante de nos alliés, c’est avec une ardeur décuplée que fut poussé l’agencement de l’extraordinaire machine qui devait jouer un si grand rôle dans la bataille décisive de France.

La technique peut bien démontrer l’extrême complexité de cette forme de guerre où certaines forces choisies à l’intérieur d’un peuple envahi concoururent directement à la préparation et à l’exécution des batailles. Mais rien ne permet d’évaluer, ni de décrire, le mérite des participants qui triomphaient de l’ennemi, partout présent autour d’eux avec sa force et sa ruse. Ingéniosité disciplinée, au long des jours, des mois, des années, esprits tendus, cœurs contenus, corps domptant leur fatigue, silence sans trêve, risques muets, sacrifices solitaires, voilà comment servirent la patrie les Français et les Françaises combattants de nos réseaux, ceux et celles qui sont morts, — plus de 20 000 ! — ceux et celles qui survivent. Voilà comment ils prirent leur part de la grande victoire commune. Voilà comment cette victoire fut aussi celle de la France, grâce à eux comme à leurs compagnons des autres forces françaises engagées dans le même combat.

On a justement admiré la réussite complète des débarquements alliés, en 1944. On s’est étonné du fait que les forces allemandes de l’Ouest, pourtant nombreuses et solides, malgré l’épreuve que subissait le Reich à l’est, n’aient pu développer leurs contre-attaques. Surtout, on a été frappé par l’effondrement soudain de l’adversaire, sur toute l’étendue du sol français, dès que son font fut percé vers Avranches et jusqu’à ce qu’il se fût rétabli aux abords de la frontière allemande ou dans les réduits de la côte atlantique. Mais on ne diminue en rien la gloire des puissantes armées de secours, américaines, britanniques et françaises, en soulignant comment elles furent secondées par celles de nos forces qui opéraient au milieu de l’ennemi.

Il faut savoir, en effet, que pendant les trois mois qui précédèrent les grands débarquements, c’est, en moyenne, chaque jour, un millier de rapports précis, accompagnés de 500 croquis ou photographies, que les réseaux français faisaient parvenir à notre Bureau Central du Renseignement, soit à Londres, soit à Alger, et qui, de là, allaient éclairer d’avance les coups des avions, des canons des navires. Il faut savoir que les destructions, au nombre de plusieurs centaines, exécutées par nos réseaux d’action, conformément au « plan vert » que nous avions établi en liaison avec nos alliés, ont, pendant tout la bataille, réduit de plus de moitié la capacité de transport des chemins de fer utilisés par les Allemands. Il faut savoir qu’entre le 5 juin et le 30 septembre 1944 l’action des Forces Françaises de l’Intérieur eut pour résultat de retarder de plusieurs jours, et parfois de plusieurs semaines, le mouvement de chacune des unités de réserve allemandes, d’accrocher derrière le front la valeur d’au moins dix divisions, de bloquer en outre, dans les réduits de l’Atlantique, soixante-dix mille Allemands et un matériel considérable, de tuer à l’ennemi plus de cinquante mille homme, de lui faire soixante mille prisonniers.

Le sachant, on comprend mieux pourquoi la grande offensive menée sur le sol de la France put prendre son rythme foudroyant. On discerne mieux, d’autre part, comment les instruments multiples de l’effort de guerre français : armées de terre, de mer, de l’air, réseaux de renseignements et d’action, unités des forces de l’intérieur, groupements, mouvements, organes d’information tout dispersés qu’ils fussent dans l’espace, constituaient réellement un tout, organisé et dirigé. On s’explique mieux pour quelles raisons le Gouvernement de la République qui, à Londres et à Brazzaville, puis à Alger, enfin à Paris, assemblait peu à peu au milieu de quelles difficultés et avec quels pauvres moyens ! toutes les pièces du système, se montrait aussi intransigeant à n’en laisser détourner aucune. Intransigeant, oui, il le fut, à l’égard de tels ou tels partisans qui cherchaient à tirer profit, pour leur compte et non pas pour le compte de la France, de la moisson d’efforts et de mérites. Il le fut aussi, j’en conviens, à l’égard des tentatives de certains milieux alliés qui eussent, parfois, semble-t-il, préféré avoir à faire à des Français dispersés plutôt qu’à une nation rassemblée. De cela, vous fûtes tous deux témoins, Messieurs les Ambassadeurs, et je me plais à dire que vous avez personnellement, l’un et l’autre, aidé le pouvoir central français à surmonter ces obstacles. C’était la meilleure manière de servir notre cause commune, car les bonnes alliances ne supportent pas l’équivoque.

En vérité, la Résistance française, c’était la Défense Nationale ! Qu’elle combattit comme elle pouvait, à Bruneval ou à Bir-Hakeim, aux Glières ou en Tunisie, au Vercors ou en Italie, qu’elle luttât dans les rangs de nos troupes des maquis ou dans ceux de nos grandes unités débarquées sur nos côtes, ou sur les mers, ou dans le ciel, qu’elle servît à découvert dans chacune des activités de nos territoires libérés, ou en secret dans les foyers, fermes, ateliers, syndicats, administrations, groupements, de notre sol envahi, qu’elle s’exprimât aux postes-radio de Londres, de Brazzaville et d’Alger ou dans les tracts et journaux clandestins, elle était l’effort de guerre de la nation luttant pour sa vie et pour celle des autres. Elle reliait directement nos épreuves des tristes batailles du début avec nos victoires finales de Paris, de Marseille, d’Alsace, de Royan, de La Roya, d’Allemagne, d’Autriche. Elle a commencé le 2 septembre 1939, quand, malgré les conditions mauvaises où nous nous trouvions, nous avons, seuls avec le Commonwealth britannique, tiré l’épée sans être attaqués, pour protéger la liberté du monde. En juin 1940, quand tout paraissait s’écrouler, elle s’est réfugiée dans l’action du groupe résolu qui, à partir du sol de la noble Angleterre, maintenait dans la lutte la souveraineté française. Elle s’est peu à peu embrasée, à partir de là, à mesure des espérances et des possibilités, jusqu’à s’étendre au peuple tout entier. Elle s’est terminée le 8 mai 1945 quand nous avons, aux côtés de l’Angleterre, des États-Unis et de la Russie, reçu la capitulation totale de l’Allemagne et de ses armées. Elle a eu ses hauts et ses bas, ses erreurs et ses grandeurs, ses défaillances et ses triomphes. Mais elle fut, et il fallait qu’elle fût, une et indivisible comme la France qu’elle défendait.

Une et indivisible, certes ! Ce qui veut dire que toute tentative de piller ce bien national ne saurait être tolérée. Telles ambitions et surenchères partisanes, qui prétendent se l’attribuer en tout ou en partie sont vulgairement sacrilèges. Quelles qu’aient été l’origine, la profession, les opinions, des Français et des Françaises qui ont, sous n’importe quelle forme, à n’importe quel rang, à n’importe quel moment, participé au combat, ils ont répondu à un seul et même appel qui était l’appel du pays, ils ont accompli un seul et même devoir, le devoir envers la patrie, ils ont servi une seule et même cause, la cause du salut national. Les six cent milles hommes et femmes de chez nous, qui sont morts sur les champs de bataille, ou aux poteaux d’exécution, ou dans les camps de misère, sont morts pour la France et pour la France seulement. C’est justement parce que la Résistance, c’est-à-dire la Défense Nationale, une fois de plus dans notre Histoires mais dans le plus extrême péril, a finalement et pour un temps reforgé la solidarité française, qu’elle a sauvé, non point seulement le présent, mais l’avenir de la nation, en faisant refleurir en elle, dans le sang et dans les larmes, la conscience de son unité.

Ah ! mes camarades, il est vrai qu’après tant d’épreuves, les voix de la division, c’est-à-dire de la décadence, ont pu couvrir pour un temps celle de l’intérêt national. Peut-être était-ce inévitable. La marée monte et descend. Peut-être est-il dans la nature des choses qu’à un clair et grand effort succèdent d’obscurs tâtonnements. Mais les temps sont trop difficiles, la vie est trop incertaine, le monde est trop dur, pour que l’on puisse longtemps, sans courir un péril mortel, végéter dans les ténèbres. Notre peuple porte de graves blessures, mais il suffit d’écouter battre son cœur malheureux pour connaître qu’il entend vivre, guérir, grandir. Le jour va venir où, rejetant les jeux stériles et réformant le cadre mal bâti où s’égare la nation et se disqualifie l’État, la masse immense des Français se rassemblera sur la France.

1962
20ème anniversaire

Le 20e anniversaire du Raid est célébré en mars 1962, en présence du Lieutenant-colonel John Frost, du colonel Rémy et des membres du réseau Confrérie Notre Dame, ainsi que les vétérans survivants. Des parachutistes britanniques sauteront sur les lieux mêmes et suivront le chemin descendant la falaise d’aval vers la plage de galets. Jusqu’à la construction d’un monument plus ambitieux en 1975, l’intérieur de la casemate servira de dépotoir à ordures pour visiteurs indélicats. Le trentième anniversaire sera éclipsé par la construction du terminal d’Antifer dont les travaux débutent en 1972.

1975
L’inauguration du nouveau monument

En juin 1975, après deux ans de travaux, un nouveau monument est inauguré par Yvon Bourges, alors Ministre de la Défense Nationale, tandis que le littoral entre Bruneval et Saint-Jouin est complètement ravagé par les travaux du port d’Antifer. L’initiative de ce monument revient à André Haraux, un ancien résistant du réseau Mithridate. Arrêté par la Gestapo en 1943, il sera déporté successivement à Buchenwald et Mauthausen. Il assistera au discours de mars 1947 et restera profondément attaché à Bruneval.

Ce monument, conçu par G.Chavigny, se présente sur un plan carré. Sur sa face nord une paire d’ailes dont l’une, arrondie à la base vers l’est, s’élance comme une quille de bateau, tandis que l’autre de forme triangulaire et légèrement plus haute, pointant à l’ouest vers la mer, symbolise le rôle joué par la marine et l’aviation lors du Raid de 1942. Au centre du monument la pierre scellée par le Général de Gaulle en 1947 est restée en l’état.

L’escalier « Charles de Gaulle ». Un escalier de 130 marches, rappelant les 130 hommes du major Frost (qui n’étaient en fait que 119) ayant participé au raid, accède à la plage et au Pérée. Dans son milieu, est scellée une pierre de granit provenant des carrières du camp de concentration de Mauthausen. En contrebas sur l’un des derniers paliers, un bas relief représentant un profil du Général surplombe une plaque de bronze sur laquelle est gravée un extrait du discours de mars 1947, ainsi qu’un hommage aux 200 000 Français morts en déportation.

1982
40ème anniversaire

En juin 1982, les cérémonies marquant le quarantième anniversairese déroulent en présence de François Mitterrand, du Prince Charles et du général Frost. C’est à cette occasion qu’est apposée la plaque de bronze sur la face est. Celle-ci commémore sobrement le souvenir des parachutistes britanniques : « C Compagny of the 2-nd Battalion The Parachute Regiment led by Major J.D.Frost M.C. fought the germans here on 28th february 1942 ». Dans l’angle, un bruloir permet d’allumer la flamme du souvenir lors des commémorations. Cet espace est fleuri tous les ans par la British Legion qui y dépose sa couronne de coquelicots réglementaire.